16

« Mais un jour viendra où nous ferons un pacte avec ces hommes nouveaux en Angleterre, en France et en Amérique. Nous le scellerons lorsqu’ils seront d’accord avec le vaste processus de remise en ordre du monde et qu’ils voudront y jouer leur rôle. Alors il ne restera plus grand-chose des clichés du nationalisme, surtout parmi nous Allemands. A la place surgira une compréhension innée entre les différents éléments de la seule race supérieure. »

 

Adolf Hitler

 

— Venez donc, Harry. Chambre individuelle pour chacun.

Pope bloquait la porte de sa carrure, un sourire au visage et un parabellum 25 au poing. L’arme paraissait ridicule dans son énorme main et, comme Steadman était à distance suffisante pour ne pas représenter une menace, il le rangea dans sa poche.

Le détective se redressa sur sa couchette et posa les pieds sur le sol. Il serra brièvement la main de Holly et lui signifia de rester calme d’un regard.

— Où m’emmenez-vous ? demanda-t-il à Pope.

— Maintenant que vous êtes rassuré sur la bonne santé de Miss Miles, Mr. Gant a pensé qu’il valait mieux vous isoler. Au cas où vous voudriez nous créer des problèmes...

Derrière Pope, Griggs et Booth regardaient l’intérieur de la cellule avec le même air goguenard.

Harry se leva et marcha vers le trio.

— Harry, ne va pas avec eux ! s’écria soudain Holly en bondissant de la couchette.

Pope se plaça aussitôt face à elle pour lui bloquer le passage et leva une main.

— Il n’a pas le choix, ma chère. Alors retournez vous asseoir et restez tranquille !

Holly le défia du regard, mais s’arrêta.

— Qu’allez-vous faire de lui, salopards ?

— Rien, Lady, absolument rien, dit-il d’une voix redevenue suave. Jusqu’à minuit... En fait ça devrait être assez agréable pour lui jusque-là...

Un des deux hommes derrière lui ricana, mais aucune lueur d’amusement ne brillait dans le regard de Pope.

— En route ! ordonna-t-il à Steadman.

Avec un dernier regard à Holly, le détective sortit de la pièce. Griggs et Booth le précédèrent dans le couloir, tandis que Pope le suivait.

La jeune femme paraissait sincèrement inquiète, songea Steadman. Était-ce réel ou un autre artifice de leur plan pour le pousser à parler à Holly afin de vérifier qu’il ne savait rien de plus que ce qu’ils désiraient ? Et savoir s’il était vraiment seul ?

Il fut mené à l’étage supérieur, le long d’un autre couloir et dans une pièce nettement plus confortable. Même s’il y faisait sombre, un feu crépitait dans une cheminée et une lampe de faible puissance diffusait une lumière presque intimiste. Un canapé avait été placé face à l’âtre, tandis qu’un lit à baldaquin occupait un coin. Soudain Steadman ressentit toute la fatigue accumulée et il dut faire un effort pour ne pas y céder. Il se tourna vers Pope.

— Pourquoi ? fit-il avec amertume. Pourquoi quelqu’un comme vous se retrouve-t-il impliqué dans tout cela ?

Le gros homme eut un rire caverneux et fit signe à ses deux subalternes de quitter la pièce. Quand ils furent seuls, il alla jusqu’à la cheminée et contempla un moment les flammes.

— J’ai toujours été impliqué, Harry. Les Services secrets britanniques n’étaient pas grand-chose avant la guerre, et après... un désordre complet. Vous en avez fait partie, vous devez donc connaître l’incompétence généralisée qui y régnait.

Sans même s’en rendre compte Steadman acquiesça. Il se rappelait sa frustration devant l’apparente inanité de certains ordres. A l’époque, il s’était convaincu qu’ils avaient un motif caché valable, mais il avait fini par découvrir qu’il n’en était souvent rien. C’était une des raisons qui avait rendu le Shin Beth aussi attirant. Le Service israélien était un des plus respectés de par le monde, et son équivalent anglais ne supportait pas la comparaison. Pourtant il refusa de l’admettre devant Pope.

— Mais tout a changé aujourd’hui, fit-il. Le Service a été réorganisé, la « vieille école » ne dirige plus.

— Ah ! (Pope se retourna vers lui, un sourire de gargouille sur son large visage.) La vieille école ? J’en fais partie, mon ami, mais je ne partage pas les erreurs qui l’ont liée au Ministère. Même après l’écœurante tentative de l’Intelligence Service pour couvrir Philby dans les années 60, la vieille école a continué. Même après le passage à l’ennemi de Burgess et de McLean, Philby a continué de les protéger, et ils l’y ont autorisé... Rien d’étonnant à ce que la CIA ait perdu toute confiance en nous après une telle débâcle : ils ont largement souffert de notre incompétence, eux aussi. Après cela, notre coopération a été des plus légères, et c’est un euphémisme. La révélation de réseaux d’espions comme celui de Lonsdale ou l’internement d’hommes tel Vassal n’ont pas amélioré notre image de marque. Et ce ne sont que les défections connues de tous ! Vous seriez surpris des désastres qu’on a passés sous silence dans « l’intérêt du service » ! On ne peut pas en vouloir à ces foutus Américains de ne plus collaborer avec nous !

Steadman s’assit sur le canapé. Avant qu’il puisse parler, Pope reprit sa tirade :

— Et quand ce pays changera, cher ami, je dirigerai le service à ma façon. Plus de ronds de jambes avec les suspects, plus de chalutiers étrangers dans nos eaux. Et les passe-droits n’auront plus cours. Je purgerai le service des mous et des tapettes. Nos agents seront formés pour gagner leur salaire.

— Vous êtes aussi malade que Gant, dit calmement Steadman.

— Malade ? Ai-je un discours de malade ?

Le détective dut admettre que non, malgré l’excès des sous-entendus.

— Mais vous parlez d’une révolution, ni plus ni moins. Et c’est une chose impossible en Angleterre.

— Non, nous parlons de contre-révolution. La révolution a déjà lieu, et nous avons l’intention de briser son essor.

— Et comment empêcherez-vous la corruption d’atteindre votre propre pouvoir ?

— Par notre idéal, Harry. Vous ne comprenez donc pas ? Nous sommes un Ordre sacré. Les treize qui contrôleront le pays ne seront pas des hommes ordinaires. Mais nous n’hésiterons pas à utiliser la corruption pour combattre la corruption, nous détruirons le feu par le feu...

— Sans vous brûler vous-mêmes ?

— Notre chef spirituel veillera à ce que cela n’arrive pas.

— Himmler ? Un homme mort depuis plus de trente ans ? Comment un cadavre vous aidera-t-il, Pope ?

Le gros homme eut un sourire paisible.

— Vous devez vous reposer, maintenant. Cette nuit sera... éprouvante pour vous, Harry. (Il prit une bouteille et un verre sur le bureau de chêne dans un coin et revint les poser aux pieds de Steadman.) Cognac, dit-il en se redressant avec difficulté. Je suis sûr que vous en avez besoin. Offert par Mr. Gant. Voulez-vous manger, Harry ? Vous devez être affamé ?

Steadman secoua la tête. Le vide de son estomac ne serait pas comblé par de la nourriture. Mais l’alcool lui ferait sans doute du bien.

— Alors je vous laisse vous reposer, fit Pope en marchant jusqu’à la porte.

Pendant un instant, Steadman hésita à prendre la bouteille de cognac pour assommer le gros homme. Mais celui-ci se retourna au moment où le détective tendait la main vers le goulot.

— Je ne ferais pas ça, à votre place. Griggs et Booth sont derrière la porte ; vous n’iriez pas loin. Pas d’espoir de fuite, Harry, il faut vous y résigner. Vous avez presque rempli votre rôle, alors pourquoi ne pas vous détendre un peu et profiter de vos dernières heures ?

Avant de sortir, Pope jeta au prisonnier un regard lourd de sens.

— Merci pour votre coopération, Harry.

Et il partit en riant doucement.

Steadman resta un long moment les yeux fixés sur la porte close avant de déboucher la bouteille de cognac et de s’en servir une large dose. Au moment où il levait le verre à ses lèvres il se demanda si l’alcool était drogué. Mais pour quelle raison auraient-ils usé de ce stratagème ? Il était déjà captif ici et dans l’impossibilité de s’échapper. Avaient-ils besoin qu’il soit amoindri pour ce qu’ils préparaient ? Il en doutait : ils disposaient d’assez d’hommes pour le maîtriser. Il ne fit couler que quelques gouttes dans sa bouche et laissa le liquide lui brûler la langue pour le goûter. Était-ce son imagination ou détectait-il une très légère amertume ? Le danger aiguisait ses sens, mais la tension pouvait aussi exagérer ses craintes...

Il cracha l’alcool dans la cheminée et eut un mouvement de recul devant la brève flambée. Il considéra un moment l’alcool restant dans son verre en se demandant pour quelle raison ils pourraient essayer de le droguer, et curieusement la légende du Saint Graal qui avait inspiré le Parsifal de Wagner s’imposa à son esprit. Cet opéra mystique qui ne devait être joué qu’à Bayreuth, capitale spirituelle du peuple allemand, l’œuvre que Hitler pensait représenter l’idéologie divine de la Race aryenne...

Steve avait expliqué la trame de l’opéra, une dramatisation de l’histoire du Graal du XIIIe siècle, et le détective avait commencé à comprendre pourquoi Gant l’avait comparé à Parsifal. Le thème central de l’œuvre était le combat du chevalier du Graal contre ses adversaires pour la possession de la Sainte Lance, celle avec laquelle Longinus avait percé le flanc du Christ.

La Lance avait été volée par Klingsor, magicien noir du paganisme, qui avait infligé une blessure éternelle à Amfortas, le premier des Chevaliers. Dans les mains de Klingsor, la Lance était devenue une arme du Mal que seul un Chevalier d’une pureté totale pourrait lui ravir.

Dans son esprit malade, Gant se prenait pour le Magicien noir car il croyait plus au pouvoir du Mal qu’à celui du Bien. Comme Hitler, il avait rejeté le rituel chrétien attaché au mythe et avait vu en Steadman son Parsifal qui devait être vaincu pour préserver la force de la Lance. Parsifal était devenu un soldat usé, un homme dont la mère était morte de chagrin parce qu’il l’avait abandonnée alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Bien que Steadman eût toujours cru dans les causes pour lesquelles il se battait, il aurait difficilement accepté qu’on lui attribue des mobiles d’une grande noblesse. Pourtant Gant lui avait adjugé le rôle de défenseur du Bien. Peut-être sentait-il le moment venu de passer à l’action et avait-il besoin de quelqu’un pour représenter le Bien dans son tableau final, avec cette fois la victoire du Mal comme apothéose... Une cérémonie grotesque, une parodie pour fêter l’avènement de l’Ordre nouveau ! Malgré l’aberration de toute la situation, Steadman avait du mal à en sourire. Il n’avait été attiré dans ce plan élaboré que pour tenir ce rôle. A son insu, Goldblatt leur avait fourni leur chevalier symbolique, un homme solitaire à combattre et vaincre pour sceller le succès de leur avenir. Gant avait dû être comblé quand Maggie lui avait révélé sous la torture qu’elle était envoyée par le Mossad, mais seulement parce que son partenaire, un ex-agent des Israéliens, ex-soldat et Anglais de pure souche avait refusé.

Pope n’avait certainement eu aucune difficulté à consulter le dossier de Steadman aux Services de renseignements de l’Armée, et ils avaient sans doute été ravis des concordances  – pourtant légères  – entre son passé et celui du mythique Parsifal. Ensuite, ils avaient tout fait pour l’attirer dans leur piège. L’assassinat de Maggie et sa mise en scène horrible avaient eu pour seul but de le tirer de la passivité où il s’était réfugié depuis des années. De même, la visite de Pope quand il avait refusé toute action malgré la mort de son associée. La rencontre avec Gant lors de la séance de démonstrations, l’attaque du Chieftain, les révélations à Guildford étaient d’autres jalons sur le chemin qui le mènerait à un rôle actif, comme sa confrontation avec Kôhner. Gant savait que s’il en sortait vainqueur il préviendrait Pope, lequel l’enverrait tout droit et sans aucun risque pour leur plan au Wewelsburg du marchand d’armes.

A présent, le Dernier Acte allait se dérouler, mais il demeurait une épreuve à passer, et ils voulaient qu’il échoue afin que sa dégradation inverse le cours de la légende originale. Dans le poème du XIIIème siècle adapté par Wagner pour son opéra, une femme nommée Kundry avait essayé de séduire Parsifal et de le dégrader comme elle l’avait fait à de nombreux autres chevaliers. Comment Gant pouvait établir une comparaison entre les anciens codes d’honneur et de chasteté et ceux actuels dépassait l’entendement de Steadman, mais rien n’était normal dans cette affaire. Gant et ses pairs déduiraient de sa « défaite » sexuelle ce que bon leur semblerait, il n’y pouvait rien. Il sentit la colère monter en lui et jeta le contenu du verre dans l’âtre. La flambée qui se produisit était à l’image de son esprit à cet instant précis. Ils n’avaient commis qu’une seule petite erreur : Kôhner connaissait Smith, le vieil agent du Mossad, car il avait dit au détective qu’il était mort. Seuls les faux agents du M15, Griggs et Booth, pouvaient le lui avoir appris. Pope était donc impliqué directement. Cette simple déduction avait poussé Steadman à prendre quelques précautions avant de se jeter dans la gueule du loup. Seraient-elles suffisantes ? Il ne pouvait en être certain. Il consulta sa montre et jura entre ses dents. Qu’attendaient-ils ?

Il alla jusqu’à la fenêtre, elle aussi verrouillée, et resta un long moment à contempler l’obscurité.

Le bruit de la clef dans la serrure le fit se retourner. La porte s’ouvrit lentement.

Il fut presque soulagé en la voyant se glisser dans la pièce, car ce n’était pas Holly.

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